Trois semaines à Yangben : Quand le voyage devient vie

Je suis arrivée à Yangben un mardi après-midi, après six heures de route cahoteuse depuis Yaoundé. Mon sac à dos pesait lourd, mon corps était fatigué, et mon esprit bouillonnait encore de l'agitation urbaine que je venais de quitter. Je ne savais pas encore que ces trois semaines allaient me transformer profondément.
Les premiers jours : Apprivoiser la lenteur
Les trois premiers jours ont été les plus difficiles. Nonpas à cause de l'inconfort – la petite case qui m'accueillait était simple maispropre, la nourriture délicieuse, les gens d'une gentillesse désarmante. Non,le défi était intérieur. Mon esprit continuait de fonctionner à cent à l'heurealors que tout autour de moi évoluait à un rythme complètement différent.
Je me surprenais à consulter frénétiquement mon téléphone aux rares moments où le réseau passait. À vouloir "optimiser" mes journées, à planifier ce que j'allais faire, voir, photographier. Thérèse, la matriarche qui m'hébergeait, m'observait avec un sourire amusé. "Tu es pressée d'aller où ?" m'a-t-elle demandé un matin. Je n'ai pas su quoi répondre.
Puis, progressivement, quelque chose a commencé à se détendre en moi. Le simple fait de m'asseoir sous le manguier avec les femmes du village pendant qu'elles préparaient le repas. Les regarder trier les grains, éplucher les légumes, discuter tranquillement. Personne ne se précipitait. Chaque geste avait son rythme, sa justesse. J'ai arrêté de chercher à comprendre avec ma tête et j'ai commencé à ressentir avec mon corps.
S'intégrer au quotidien
Vers la fin de la première semaine, j'ai demandé à participer aux activités quotidiennes. Thérèse m'a regardée, surprise, puis son visage s'est illuminé. Le lendemain à l'aube, elle m'a réveillée pour aller aux champs avec les autres femmes.
Ce matin-là, j'ai appris à cultiver le manioc. Mes gestes étaient maladroits, mes mains non habituées à la houe se sont couvertes d'ampoules. Mais les femmes riaient avec moi, pas de moi. Elles corrigeaient patiemment ma posture, me montraient comment planter sans épuiser la terre, comment lire les signes de la saison dans le ciel et le vent.
Nous travaillions en chantant. Des chansons que je ne comprenais pas au début, mais dont les mélodies se sont gravées en moi. Entredeux rangées de plants, on s'arrêtait pour boire l'eau fraîche, pour plaisanter, pour se raconter des histoires. Le travail n'était pas séparé de la vie – il en faisait partie, naturellement, joyeusement.
Le soir, épuisée physiquement mais étrangement énergisée, j'ai dormi comme je n'avais pas dormi depuis des années. D'un sommeil profond, réparateur, sans rêves agités.
Leçons du baobab
Un après-midi, alors que je me reposais à l'ombre du grand baobab au centre du village, le vieux Georges est venu s'asseoir près de moi. Georges était le sage du village, celui que tout le monde consultait. Il parlait peu, mais quand il le faisait, chacun écoutait.
"Tu sais pourquoi le baobab vit mille ans ?"m'a-t-il demandé sans préambule. J'ai secoué la tête. "Parce qu'il ne se presse jamais. Il prend son temps pour grandir, pour porter ses fruits, pour nourrir. Il donne généreusement mais ne s'épuise pas. Il sait qu'il a le temps."
Cette simple observation a résonné en moi comme une cloche. J'ai réalisé combien j'avais passé ma vie à me presser, à m'épuiser, à couriraprès je ne sais quoi. À Komba, sous ce baobab millénaire, j'apprenais une autre façon d'être.
Les jours suivants, j'ai observé ce rythme différent partout. Dans la façon dont on préparait les repas – avec soin, Sans précipitation. Dans les longues conversations du soir où personnen'interrompait personne. Dans la patience avec laquelle on enseignait auxenfants. Dans la manière dont on réparait les objets plutôt que de les jeter.
Les liens qui se tissent
Vers la deuxième semaine, j'ai cessé d'être "la visitrice" pour devenir simplement Claire. Les enfants ne me regardaient plus avec curiosité mais venaient naturellement me prendre la main. Les femmes m'incluaient dans leurs conversations sans traduire systématiquement. On me confiait de vraies tâches, pas des activités arrangées pour touristes.
J'ai appris à piler le mil avec les femmes, nos mortiers créant une symphonie rythmique qui résonnait dans tout le village. J'ai participé à la préparation d'une grande fête communautaire, épluchant des montagnes d'ignames, décorant les espaces communs avec des tissus colorés. J'ai écouté les récits des anciens, ces histoires transmises de génération en génération qui contenaient tant de sagesse.
Un soir, pendant que nous préparions le repas, Thérèse m'a dit quelque chose qui m'a profondément touchée : "Tu sais, au début tu étais toujours ailleurs. Dans ta tête, dans ton téléphone, dans tes projets. Maintenant, tu es ici. Vraiment ici."
Elle avait raison. J'avais enfin arrêté de penser à ce que j'allais faire après, aux photos que je devais prendre, au récit que j'allais écrire. J'étais simplement présente, instant après instant.
Apprendre l'art de vivre ensemble
Ce qui m'a le plus marquée à Komba, c'est la façon dont la communauté fonctionnait. Personne n'était laissé de côté. Les décisions importantes se prenaient collectivement, sous l'arbre à palabres. Les ressources étaient partagées – pas par obligation mais par évidence. Si une famille avait une difficulté, le village entier s'organisait pour l'aider.
J'ai vu cette solidarité en action quand la case d'une famille a été endommagée par une forte pluie. Le lendemain, sans qu'il y ait besoin de rien organiser formellement, tout le village était là pour reconstruire. Les hommes réparaient le toit, les femmes préparaient à manger pour tous, les enfants transportaient les matériaux. En deux jours, la case était remise à neuf.
Cette façon d'être ensemble, cette interdépendance assumée et joyeuse, contrastait tellement avec l'individualisme dans lequel j'avais grandi. Ici, personne ne prétendait être totalement autonome. On reconnaissait avoir besoin les uns des autres, et cette reconnaissance créait une force collective puissante.
Le départ et ce qui reste
Quand le moment du départ est arrivé, j'ai pleuré. Pas de tristesse seulement, mais d'une émotion complexe mêlant gratitude, amour, et une sorte de deuil pour cette vie que je devais quitter.
Thérèse m'a prise dans ses bras. "Tu reviendras. Et même si tu ne reviens pas tout de suite, Yangben sera toujours là, en toi. Tu emportes quelque chose de nous, et tu laisses quelque chose de toi."
Elle avait raison. Je ne suis plus la même personne qui est arrivée ce mardi après-midi il y a trois semaines. J'ai appris à ralentir, à être pleinement présente, à apprécier la simplicité. J'ai découvert la richesse des liens authentiques, la joie du partage quotidien, la sagesse d'un mode de vie en harmonie avec les rythmes naturels.
De retour dans ma vie "normale", je porte Yangben en moi. Dans ma façon de préparer mes repas avec plus de soin. Dans les moments où je choisis de m'asseoir simplement, sans rien faire d'autre qu'être présente. Dans l'attention que j'accorde aux personnes que je rencontre. Dans ma conviction nouvelle qu'une autre façon de vivre est possible.
Yangben ne m'a pas seulement offert trois semaines de dépaysement. Ce village m'a offert une leçon de vie que je continuerai de méditer longtemps. Il m'a rappelé ce qui compte vraiment : le temps partagé, les liens authentiques, la présence au vivant. Des richesses qu'aucune économie ne peut mesurer mais qui font toute la différence entre exister et vivre.
Claire a voyagé avec ANAVAH Voyages dans le cadre d'une immersion au Cameroun. Son expérience à Yangben illustre la philosophie du voyage lent et de la reconnexion que nous défendons.
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